La dernière réunion du Conseil de Bank Al-Maghrib s'inscrit dans un contexte où les signaux économiques ne pointent pas tous dans la même direction. D'un côté, l'économie marocaine montre une dynamique solide. De l'autre, l'environnement international reste instable, avec des tensions géopolitiques qui pèsent sur l'énergie, le commerce et les anticipations d'inflation. La banque centrale devait éviter deux erreurs symétriques : relâcher trop tôt, au risque d'alimenter les pressions importées ; ou resserrer inutilement, au risque de freiner une croissance nationale qui se consolide.

Elle a choisi la patience.

1.Pourquoi BAM n'a pas baissé son taux.

La tentation d'une baisse existait. L'inflation reste modérée dans les prévisions de la banque centrale : 1,5 % en moyenne en 2026, puis 2,1 % en 2027 — des niveaux compatibles avec l'objectif de stabilité des prix à moyen terme. En temps normal, une inflation contenue peut ouvrir la voie à un assouplissement.

Mais le moment n'est pas normal. La flambée des prix de l'énergie et de certains intrants, liée notamment aux tensions au Moyen-Orient, rappelle que l'inflation marocaine n'est pas uniquement domestique. Le Maroc importe une part importante de ses besoins énergétiques ; lorsque le pétrole, le fret maritime ou les coûts d'approvisionnement se tendent, l'effet se transmet aux carburants, à la logistique, aux marges des entreprises et, parfois, aux prix payés par les ménages.

BAM a d'ailleurs relevé que les prix des carburants avaient augmenté de 27,6 % en glissement annuel en mai. Même avec une inflation moyenne maîtrisée, ce type de choc oblige à la prudence. Une baisse du taux dans un tel contexte aurait pu envoyer un signal ambigu : celui d'une banque centrale plus préoccupée par le soutien immédiat à l'activité que par la prévention des tensions à venir.

Or la crédibilité d'une banque centrale repose largement sur les anticipations. Si ménages, entreprises et marchés pensent que l'inflation restera contenue, ils adaptent moins brutalement leurs prix, leurs salaires et leurs décisions financières. En maintenant le taux à 2,25 %, BAM protège un capital invisible mais essentiel : la confiance dans sa réaction future.

2.Pourquoi elle ne l'a pas augmenté non plus.

À l'inverse, une hausse aurait été difficile à justifier. Les prévisions ne signalent pas de dérive généralisée. L'inflation sous-jacente devrait rester très limitée en 2026, autour de 0,2 %, avant d'accélérer en 2027 avec la dissipation de certains effets alimentaires et la hausse de l'inflation importée. Les anticipations des experts du secteur financier restent, elles aussi, contenues autour de 2,2 % à moyen terme.

Surtout, l'économie bénéficie d'une dynamique favorable. BAM prévoit une croissance de 5,2 % en 2026, avant un retour à 3,1 % en 2027 sous l'effet d'une base agricole moins favorable. Le rebond agricole joue un rôle important : la valeur ajoutée agricole devrait progresser de 16 % cette année, avec une récolte céréalière estimée à 90 millions de quintaux. Les activités non agricoles devraient croître autour de 4,2 % en moyenne en 2026 et 2027.

Les chiffres clés du cadre macro de BAM

Projections présentées lors du Conseil du 23 juin 2026

Indicateur20262027
Taux directeur2,25 %
Inflation moyenne1,5 %2,1 %
Inflation sous-jacente≈ 0,2 %en hausse
Croissance du PIB5,2 %3,1 %
Valeur ajoutée agricole+16 %
Activités non agricoles≈ 4,2 %≈ 4,2 %
Prix des carburants (a/a, mai)+27,6 %

Dans ces conditions, relever les taux aurait pu casser inutilement une trajectoire de reprise. La politique monétaire agit sur le coût du crédit, l'investissement, l'immobilier, la consommation durable, la trésorerie des entreprises. Un resserrement n'est jamais neutre : il se justifie face à une inflation forte, persistante et généralisée. Ce n'est pas le diagnostic central de BAM aujourd'hui. La banque centrale a donc arbitré : ni stimuler imprudemment, ni refroidir excessivement.

3.Le vrai message : visibilité et méthode.

La phrase la plus importante du communiqué n'est peut-être pas le chiffre de 2,25 %. C'est l'idée que les prochaines décisions seront prises « réunion par réunion », sur la base des données les plus actualisées. La formulation paraît technique, mais elle dit beaucoup : BAM refuse de s'enfermer dans un scénario automatique. Une baisse n'est pas promise. Une hausse n'est pas exclue.

La banque centrale regarde les données, les tensions internationales, les prix de l'énergie, l'inflation importée, la croissance, le crédit, les comptes extérieurs et les anticipations. Cette méthode est particulièrement adaptée à l'environnement actuel, où les chocs géopolitiques peuvent changer vite, où les prix de l'énergie peuvent refluer ou repartir, et où les grandes banques centrales peuvent modifier leur trajectoire. Pour une économie ouverte comme le Maroc, il faut rester agile. Le statu quo n'est donc pas une pause passive : c'est une position d'attente disciplinée.

4.Ce que cela signifie pour les ménages.

Pour les ménages, le maintien du taux signifie d'abord que les conditions monétaires ne changent pas brutalement. Le coût du crédit ne reçoit pas de choc direct venant de la banque centrale. Les prêts immobiliers, les crédits à la consommation et les décisions de financement restent soumis aux politiques des banques, au profil de risque de l'emprunteur et à la concurrence bancaire — mais le signal monétaire général reste stable.

Pour les épargnants, cette stabilité signifie aussi que le rendement des produits de taux ne devrait pas être bouleversé à court terme par une décision de politique monétaire. Les placements monétaires et obligataires continuent d'évoluer dans un environnement de taux relativement lisible, même si les marchés obligataires restent sensibles aux anticipations, aux adjudications du Trésor et aux mouvements internationaux.

Mais le message le plus important est ailleurs : la période reste incertaine. Une inflation moyenne modérée peut masquer des pressions sur certaines dépenses essentielles — énergie, transport. Un budget familial peut ressentir plus fortement certains prix que ne le suggère le chiffre global. La prudence monétaire de BAM rejoint donc une prudence plus quotidienne : garder une réserve, éviter le surendettement, penser l'épargne par objectif, et ne pas décider d'un placement uniquement sur la base d'un rendement affiché.

5.Ce que cela signifie pour les entreprises.

Pour les entreprises, le maintien du taux est un signal de prévisibilité. Dans un moment où les coûts importés peuvent augmenter, où la facture énergétique s'alourdit et où l'investissement reste nécessaire, la stabilité du taux directeur aide à planifier. Elle ne résout pas les problèmes de trésorerie, de délais de paiement ou de compétitivité, mais elle évite d'ajouter une incertitude monétaire supplémentaire.

Les entreprises doivent toutefois lire la décision dans sa totalité. BAM ne dit pas que tout va bien : elle dit que l'économie nationale se consolide, mais que les perspectives internationales restent entourées d'une forte incertitude. Pour une entreprise importatrice, exportatrice ou endettée, le message est clair — le coût du financement reste stable, mais les risques extérieurs ne disparaissent pas.

6.Un équilibre délicat mais cohérent.

La décision de juin 2026 peut se résumer ainsi : BAM considère que le niveau actuel du taux est suffisamment accommodant pour ne pas freiner la croissance, mais suffisamment prudent pour ne pas banaliser les risques d'inflation importée. C'est un équilibre subtil, qui peut être critiqué des deux côtés — par ceux qui veulent une baisse plus rapide pour soutenir le crédit, comme par ceux qui redoutent une résurgence inflationniste. Mais sa force tient justement à son refus des réflexes simples.

Trois choses à retenir de la décision du 23 juin

  1. Taux directeur maintenu à 2,25 % : ni baisse pour stimuler, ni hausse préventive — un statu quo assumé.
  2. Le vrai message est méthodologique : décisions « réunion par réunion », sans scénario automatique, dans un contexte international incertain.
  3. Pour les ménages et les entreprises : stabilité du coût du crédit à court terme, mais vigilance sur l'énergie et les risques importés.

La politique monétaire n'est pas une télécommande magique. Une baisse des taux ne crée pas à elle seule de l'investissement productif si les entreprises manquent de visibilité. Une hausse des taux ne fait pas baisser le prix international du pétrole. Le rôle de BAM est de maintenir un cadre de stabilité dans lequel les autres politiques économiques peuvent agir. En maintenant son taux à 2,25 %, la banque centrale rappelle que la prudence n'est pas l'ennemie de la croissance. Dans les économies ouvertes, elle en est souvent la condition.

Pour comprendre le fonctionnement de la banque centrale, voir notre fiche Comprendre BAM, et notre lecture de la pause de décembre 2025.

Sources : Bank Al-Maghrib (communiqué du Conseil du 23 juin 2026 et conférence de presse), Médias24, Le Site info / MAP, SNRT News. Retraitement et mise en perspective ZADY.

Cet article a une vocation pédagogique et d'information. Il ne constitue pas un conseil en investissement ni une recommandation personnalisée. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.